Ubutopik

Des histoires qui se vivent

Catégorie dans Critiques et chroniques

L’étrange Hôtel de Secrets’ Hill (Kate Milford), éd. Rageot

« Le décor : la Villa de Verre, un immense hôtel sans âge, perché en haut d’une colline.
Signes particuliers :  des secrets et des mystères  derrière chaque porte.
Les personnages : les propriétaires et leur fils adoptif Milo ; leurs amies Mrs Caraway, Lizzie et Meddy ; et, bien sûr, les clients de l’hôtel…
Signes particuliers : cinq clients arrivés à l’improviste, tantôt inquiétants, tantôt ridicules, qui cachent les raisons de leur séjour dans ce lieu isolé et jouent tous un double jeu.
Les faits : une carte au trésor indéchiffrable, une petite fille au caractère bien trempé, un héros en quête d’identité, des objets qui disparaissent, un huis clos enneigé, des récits étonnants, du chocolat chaud et des marshmallows. »

Un roman riche et créatif qui foisonne de détails. L’ambiance est là, l’enquête est bien menée et les personnages sont magistralement décrits… Le huis clos et le mystère qui entoure les clients de l’hôtel vont avoir une double fonction : démêler l’intrigue qui de la maison mais surtout révéler les héros. Des thèmes comme l’adoption et l’amour sont distillés tout au long de l’histoire avec beaucoup de justesse. L’auteure parle aussi de jeux de rôles dans son récit et la démarche n’est pour une fois pas caricaturale. Un livre qu’on a du mal à lâcher tant il est agréable d’arpenter les pièces de ce manoir hors norme. Il s’adresse toutefois à de très bons lecteurs : l’écriture est fluide mais il fait quand même un peu plus de 500 pages.

Roman paru en 2016.

À partir de 10 ans.

Note : 5 / 5

The Lighthouse (2019) : Robert Eggers

Comment traduire la peur au cinéma… Quelle forme revêt-elle lorsqu’elle est poussée à l’extrême, en situation d’isolement ? Avec The Witch – son premier film –, Robert Eggers place une famille à l’écart de la société. La foi, la sorcellerie, le diable… Ancrés dans leurs croyances, les protagonistes vont très vite être confrontés à leur propre folie. Dans The Lighthouse, le schéma est identique mais le réalisateur va mettre en scène un binôme qui ne se connaît pas. Dans ce contexte, est-il possible se faire confiance ? Comment ne pas douter l’un de l’autre ?

The Lighthouse raconte « l’histoire hypnotique et hallucinatoire de deux gardiens de phare sur une île mystérieuse et reculée de Nouvelle-Angleterre dans les années 1890. » Deux hommes au passé troublant qui vont rester bloqués sur ce bout de caillou pendant plusieurs semaines… voire des mois. Durant une bonne moitié du film, la notion de temps est évidente, rythmée par les tâches du quotidien… mais tout se disloque quand une tempête éclate. La relève ne vient pas. Les provisions manquent… et d’étranges phénomènes se produisent autour des gardiens. Les a-t-on oublié… ou sont-ils en train de sombrer dans la folie ? C’est sans doute plus compliqué que ça… Dans le jargon maritime, les phares sont classés en trois catégories : les « Paradis » (construit sur la côte), les « Purgatoires » (sur une île) et les « Enfers » (en pleine mer). Le film d’Eggers prend place dans un « Purgatoire »… Un entre-deux monde qui confronte les hommes à leurs démons intérieurs. L’île apparaît comme un reflet de leur conscience… Une réalité qui se contorsionne, prenant la forme de créatures mystiques et mythologiques. Les images de ces apparitions sont proches de l’univers de Lovecraft. Une troublante ressemblance qui s’accentue avec cette obsession pour la lumière du phare, véritable boîte de pandore que tous souhaitent ouvrir.

Oui, il y a du fantastique dans The Lighthouse mais tout est stabilisé dans un cadre très réaliste. Les dialogues et le travail des gardiens sont au plus proche de la vérité historique : « il y a eu beaucoup de recherches à faire, en particulier pour écrire les dialogues de l’époque. Nous avons consulté des dictionnaires d’argot du XIXe siècle, des dictionnaires nautiques et beaucoup de littérature d’époque, de Melville à Sarah Orne-Jewett, une écrivaine originaire du Maine. Jewett a été particulièrement utile dans ses écrits en dialecte car elle avait interviewé d’anciens capitaines de navires et des fermiers pour construire ses récits », explique le réalisateur. À cela s’ajoute, un tournage dans un décor en extérieur qui plonge le spectateur dans le passé : « nous avons construit tous les bâtiments que vous voyez dans le film, y compris la tour du phare de 21 336 mètres de haut. Elle a été construite sur le cap Forchu, un affleurement désolé de roches volcaniques situé à l’extrémité sud de la Nouvelle-Écosse. La météo était incroyablement difficile. Nous avons affronté plusieurs Nor’easter (tempêtes hivernales, Ndlr), les vents étaient impitoyables. Il faisait un froid glacial. C’était un tournage très exigeant physiquement pour Willem et surtout pour Rob. » Oui, les acteurs brillent dans l’interprétation. Le film fourmille de scènes où Willem Dafoe et Robert Pattinson explorent une multitudes de facettes tant du côté absurde qu’obscure. L’attitude et les expressions qu’ils distillent devant la caméra instaurent un malaise si ténu que le spectateur, assiste impuissant à leur descente aux enfers. L’utilisation du format carré en noir et blanc offre également une lecture proche des comédiens et empreinte de réalisme, une façon de filmer dans les tons du cinéma expressionniste Allemand : « nous avons filmé avec des lentilles utilisées dans les années 1915 et 1930, en utilisant un ratio d’aspect archaïque (1.19:1, format sonore rare et ancien). Et, à l’aide d’un filtre personnalisé, nous avons pu retrouver un aspect proche du rendu des pellicules orthochromatiques du cinéma muet. » Et il y a le son aussi, cette sirène au bruit assourdissant qui accompagne les protagonistes du début à la fin… Un élément en filigrane perturbant et angoissant.

The Lighthouse est captivant, glaçant et oppressant. Un film d’épouvante rare qui révèle un travail pointilleux tant au niveau de l’écriture que de la réalisation. Robert Eggers sait recréer des ambiances anxiogènes comme personne… et on en redemande. Seul problème, malgré une sortie très remarquée, le long métrage est représenté dans très peu de cinéma en France. Il faut croire que dans notre bon vieux pays, la créativité a peu d’échos…

                                                                                                             Caroline Vannier (janvier 2019)

Sources :

Interview de Robert Eggers pour le magazine web Le Film Français, propos recueillis par Patrice Carré.
Magazine V.O. Version Originale, décembre 2019.

Border (2018) : Ali Abbasi

Pour ne pas trahir Border, il faut passer sous silence une bonne partie du film. Le spectateur doit découvrir par lui-même ce qui fait la force de cette histoire hors norme… mais même en taisant des éléments clés, il y a beaucoup à dire… à commencer par le scénario.

Sur le papier, Border, c’est une ligne narrative riche et créative. Rien d’étonnant quand on sait que le long métrage prend sa source dans la nouvelle Gräns tirée du recueil Låt de gamla drömmarna dö de John Ajvide Lindqvist. L’auteur n’est d’ailleurs pas un inconnu dans le monde du cinéma : son livre Laisse-moi entrer (Låt den rätte komma) a été adapté en 2008 sous le titre Morse par Tomas Alfredson : une fresque sociale sur le thématique des vampires qui est devenue une véritable référence dans le domaine. Mais revenons à BorderSur ce projet, l’écrivain va plus loin : il ne se contente pas de céder les droits mais devient co-scénariste aux côtés du réalisateur Ali Abbasi. Un travail à quatre mains qui aborde le récit sous un angle différent : « je voulais être dans la tête de Tina [ l’héroïne ] –, voir le monde de son point de vue » précise le metteur en scène.

Ali Abbasi a peu de films à son actif mais il sait ce qu’il veut. Morse a marqué un tournant dans le cinéma Suédois et il est convaincu que, trop s’en inspirer, ruinerait son projet : « pour éviter de tourner un Morse II, il me fallait construire son opposé. Au lieu de styliser le monde à l’extrême et de créer une certaine distance, je voulais fabriquer un film presque réaliste. » Pari réussi ! Border est inclassable… Une histoire qui reprend les codes du fantastique mais clairement ancrée dans la société d’aujourd’hui. Un regard juste et poétique qui en dit long sur les relations entre êtres humains. Le pitch ? « Tina, douanière à l’efficacité redoutable, est connue pour son odorat extraordinaire. C’est comme si elle pouvait flairer la culpabilité d’un individu. Mais quand Vore, un homme d’apparence suspecte, passe devant elle, ses capacités sont mises à l’épreuve pour la première fois. Tina sait que Vore cache quelque chose, mais n’arrive pas à identifier quoi. Pire encore, elle ressent une étrange attirance pour lui…» Le résumé ne le précise pas mais les protagnosites ont tous deux un physique atypique… et cette ressemblance va agir comme un élément déclencheur sur Tina. Un mécanisme qui va nourrir le personnage et remonter des interrogations universelles sur la différence, le racisme et le communautarisme. Border pousse la réflexion sur notre civilisation mais ne tombe jamais dans l’analyse sociale. Sur fond d’enquête, la part de fantastique reste bien présente mais la dynamique lui est propre, presque paradoxale : « la force du film tient au fait qu’il ne s’inscrive ni dans le conte ni dans le réalisme social. Il navigue constamment entre ces deux pôles. »

L’esthétique n’est pas en reste. Tout au long du film, les dialogues s’interrompent pour laisser la part belle au silence. Un aspect contemplatif qui met en valeur la nature : « la forêt ressemble presque à un rêve. » Oui… par moment, Border est comme un songe. Une temporalité qui décrit parfaitement l’état d’esprit des personnages.

Côté costumes, le choix est là aussi déterminant pour la composition du film. À l’heure du tout numérique, exit les effets spéciaux et place à un côté complètement artisanal. Les acteurs ont joué avec un maquillage qui a nécessité, chaque jour de tournage, plusieurs heures de préparation. Une façon pour les comédiens d’être au plus proche de leurs personnages : revêtir cette seconde peau a forcément eu un impact sur les excellentes interprétations d’Eva Melander et de Eero Milonoff.

Border est une réussite. Un grain de folie dans cette grosse industrie qu’est le cinéma… Une perle d’inventivité dans un monde souvent si standardisé. Le 7ème art Suédois n’a décidément pas fini de nous étonner !

                                                                                                               Caroline Vannier (décembre 2019)

Sources :

Bonus DVD Border, Metropolitan FilmExport
Émission Le Grand Frisson

Le château de Cagliostro (1979) : Hayao Miyazaki

Un romancier français (Maurice Leblanc), un mangaka (Monkey Punch) et un réalisateur (Hayao Miyazaki) dont c’est le premier film. Voilà un mélange plutôt étonnant qui a donné naissance à un chef d’œuvre de l’animation, sorti en décembre 1979 au Japon. Il s’agit du Château de Cagliostro. Si le film a connu sa première sortie au cinéma en France en janvier 2019 (grâce à Splendor films), il n’est toutefois pas inconnu du public français. En effet, plusieurs sorties vidéo ont vu le jour sur notre territoire, dont une toujours disponible en DVD et Blue Ray, chez l’éditeur Kazé. L’occasion était trop belle pour revenir sur ce film, jalon important de la carrière d’Hayao Miyazaki.

Le Chateau de Cagliostro met en scène le personnage de Lupin le 3ème (plus connu en France sous le nom d’Edgar de la cambriole). Si ce nom vous parle, c’est qu’il fait référence au héros né sous la plume de Maurice Leblanc en 1905 : Arsène Lupin.

Derrière ce personnage, se cache un gentleman cambrioleur, adepte du déguisement et disposant d’une certaine perspicacité et d’une évidente filouterie, lui permettant de se sortir de bien des mauvais pas. Il a connu un grand succès tout au long des 17 romans, 39 nouvelles et même 5 pièces de théâtre. Le succès et l’aura d’Arsène Lupin ne se sont pas arrêtés à la France et est notamment passé par le Japon.

En 1967, Monkey Punch apprécie le travail du romancier français. C’est notamment la lecture de l’Aiguille Creuse qui le motive a proposer une adaptation du personnage auprès de Futabasha (éditeur japonais). Plutôt que de réutiliser le même personnage, il décide de prendre pour héros le petit fils d’Arsène Lupin (d’où le nom Lupin le 3ème). Son grand-père lui a transmis sa passion pour le cambriolage, le don du passe partout et surtout (comble de la vanité) l’annonce de son futur forfait auprès des autorités, et notamment de l’inspecteur Zenigata (équivalent de l’inspecteur Lestrade pour Sherlock Holmes). De plus, il n’est pas seul, car accompagné de ses acolytes Jigen, Goemon et Fujiko.

En 1971, devant le succès du manga, sort une première série animée de Lupin, à destination des adultes. Le succès n’étant pas au rendez-vous, les producteurs décident de s’adresser davantage aux enfants. Pour cela, ils font appel à Isao Takahata et… Hayao Miyazaki. Il s’agit à l’époque de son premier travail à la réalisation d’une série. Il y dirigea 2 épisodes avant que cette dernière ne soit annulée.

Pour autant, Lupin plaît aux diffuseurs japonais, qui décident de relancer une deuxième série à partir de 1977. C’est cette série que l’on verra en France par le biais de 55 épisodes (sur les 185 épisodes au total). Si un premier film voit le jour en 1978 (le secret de Mamo, qui est prévu pour sortir prochainement en France au cinéma, toujours par Splendor films), un second projet de film est lancé. C’est à ce moment que le nom d’Hayao Miyazaki revient. Sortant de la réalisation de la série Conan le fils du futur, il est choisi pour s’occuper de celle du Château de Cagliostro.

L’histoire commence quand le célèbre Lupin dévalise un casino mais s’aperçoit que les billets volés sont des faux. En compagnie de son acolyte Jigen, Lupin enquête sur cette fausse monnaie qui le conduit au château de Cagliostro. Ils apprennent alors qu’une princesse, enfermée dans le château, détiendrait la clé d’un fabuleux trésor…

Le château de Cagliostro commence tambour battant, sans pour autant relâcher son rythme endiablé. On peut noter à certains moments un calme apparent, mais c’est pour repartir de plus belle dans l’intrigue. De la scène de course poursuite, à l’infiltration dans le château en passant par la visite des bas fonds de ce dernier, le spectateur n’aura que peu de temps pour s’ennuyer.

Graphiquement, si les choix vestimentaires trahissent son époque, il reste aujourd’hui tout à fait regardable, même pour un film de 1979. La réalisation reste cohérente d’un bout à l’autre du film, chose pas toujours évidente du fait d’une certaine “élasticité” dont est pourvue Lupin, capable de nager (un temps) à contre courant, puis se faisant maltraiter par un réseau de d’évacuation d’eau, tout en ressortant vivant.

Il ne faut pas oublier que film a été réalisé en un temps record, la préproduction commençant en mai 1979, la réalisation au mois de juillet et le film est achevé en novembre 1979 (à peine plus de 4 mois de réalisation). À noter que la première scène de course poursuite du film a été réalisée en l’espace de 2 mois. La légende veut que Steven Spielberg, qui aurait découvert le film en 1980, s’en soit inspiré pour Les aventuriers de l’arche perdue et Les aventures de Tintin : le secret de la Licorne.

L’autre point important est que le spectateur n’est pas perdu, même s’il ne connaît pas la série originale. Si on fait connaissance avec tous les compères de Lupin, on se retrouve souvent à le suivre seul dans le château, en compagnie de l’inspecteur Zenigata, allié de circonstance.

Il s’agit avant tout d’un film de divertissement, avec des personnages très manichéens. Ainsi si Lupin fait office du gentil, le comte de Cagliostro à tout du méchant caricatural, avec ses hommes de mains, ses véhicules en tout genre (bateau, voiture, avion), et son armement de haute volée. On est pas loin du cahier des charges d’un méchant de James Bond des années 70.

Du côté de la bande son, elle souligne l’action de manière optimale sans être omniprésente. Pour les voix, si la version originale est au dessus du lot (ne serait-ce que pour le ricanement de Lupin), la version française se défend bien. Derrière Lupin, on retrouve Philippe Ogouz (qui est sa voix attitrée), Philippe Peythieu (voix de Jigen, et bien connue pour être celle d’Homer Simpson). À noter que le film a connu 3 castings vocaux différents, comme autant de versions sorties en France.

La première version était déjà de grande qualité puisqu’on retrouve Philippe Ogouz, mais aussi d’autres voix connues, tels que Gérard Hernandez (Moriarty dans la série d’animation Sherlock Holmes, réalisé par Hayao Miyazaki, Iznogoud), Céline Monssarat (connue pour être la voix française de Bulma (Dragon Ball) ou encore Dory (Le monde de Nemo) ou encore Roger Carel (Astérix). La seconde version du doublage a été très critiquée, ne serait-ce que par le choix de changer la voix de Lupin et de manière générale un doublage inférieur en qualité au premier.

Il faut savoir que s’il y a eu trois versions différentes, au gré des différentes ressorties du film, ce dernier a également connu dans sa première mouture un remontage. Cette première adaptation connue une censure de plus d’un quart d’heure, faisant disparaître sans raison le personnage de Goemon. Cette version faisant également disparaître les 5 dernières minutes pour obtenir une fin différente.

Lors de sa ressortie sur le marché vidéo en 1996, des divergences avec la version originale apparaissent toujours, notamment Lupin devenant Wolf (un choix effectué par les ayants droits japonais pour la distribution à l’étranger, du fait des problèmes de droits évidents avec l’œuvre de Maurice Leblanc, Arsène Lupin étant désormais libre de droits depuis 2012).

Si Hayao Miyazaki a su avant tout adapter l’univers de Monkey Punch au cinéma, c’est aussi parce qu’il a su s’affranchir du fait qu’il s’agit d’un film de commande pour en faire une œuvre plus personnelle. En effet, Hayao Miyazaki est crédité en tant que scénariste et réalisateur, au temps dire qu’il a la main sur le fil conducteur de l’histoire et la façon dont il va le mettre en scène.

Ainsi le film se veut plus fidèle à l’esprit des romans de Maurice Leblanc que du manga de Monkey Punch. Le manga a une approche plus adulte et de fait moins grand public. Il y a davantage de violence, Lupin apparaît davantage comme étant un voleur cynique et désabusé. Ce qui, quand on connaît la filmographie future de Miyazaki, s’éloigne de ces thèmes de prédilection. À noter que s’il y a bien utilisation d’armes à feu, que ce soit de la part de Lupin et de ses amis ou du côté du comte et de ses hommes de main, aucunes d’elle n’entraînera la mort, ce qui n’empêchera pas la mort d’arriver.

Le réalisateur décidera de s’appuyer sur 2 romans de Leblanc : La comtesse de Cagliostro (qui se déroule dans la jeunesse d’Arsène Lupin) et la demoiselle aux yeux verts. Il citera également Edogawa Ranpo (romancier japonais) et Le mystère de la tour de l’horloge (non traduit en français).

Parmi les autres références citées et non des moindres, on retrouve Paul Grimault. Réalisateur de film d’animation français, il est notamment connu pour la bergère et le ramoneur (sorti en 1953), ainsi que pour le Roi et l’Oiseau (sorti en 1980, pour lequel il réutilisera des plans du précédent cité). Le Château de Cagliostro est un hommage direct à celui apparaissant dans la bergère et le ramoneur, de part son architecture. Étant connu pour être pointilleux, Miyazaki ira jusqu’à dessiner les plans du château ainsi que son aménagement afin de rendre cohérent le déplacement des personnages.

Au-delà de toutes ces références, Le château de Cagliostro est surtout un prisme de ce qu’à été et de ce que sera le cinéma de Hayao Miyazaki. C’est pour lui un véritable laboratoire permettant de développer ses idées que ce soit en terme de réalisation comme de scénario.

Tout d’abord, il est important de revenir sur le château, qui avec son architecture, est utilisé des toits aux catacombes. Du toit, on aperçoit un Lupin bondissant, prenant son élan pour rebondir de manière ample sur les les différentes tours, pour se retrouver de justesse accroché au donjon de la comtesse, Clarisse. En voyant cette scène on ne peut s’empêcher de voir “l’acrobate” Pazu, qui, dans le Château dans le ciel (sortie au Japon en 1986) s’accroche cahin – caha aux structures auxquelles il trouve prise.

La chambre de Clarisse est une chambre ronde fermée (uniquement accessible depuis un pont mobile) qui peut simuler le cycle du jour et de la nuit. Chambre dont on retrouve une copie presque conforme dans le Voyage de Chihiro (sortie au Japon en 2001), en tant que chambre du bébé de la sorcière Yubaba. Chambre qui est décorée par quelques châteaux dans des paysages européens, comme c’est le cas pour ce premier film de Miyazaki.

De même, le lien entre le sommet et les bas fonds de l’édifice se retrouve de manière identique entre le Château de Cagliostro et le voyage de Chihiro. Si dans le premier, Lupin sort un de ses tours pour ne pas trop mal finir, ce sera un peu plus compliqué pour Chihiro. Paradoxalement, le passage par les bas fonds sera beaucoup plus important pour Lupin, permettant le développement d’un arc narratif servant de rebond vers la suite du film.

Le lien entre Clarisse et le comte de Cagliostro est une copie conforme du lien qui existe entre Sheeta et Muska dans le Château dans le ciel. Si un mariage doit sceller l’union dans le premier cité pour accéder à un trésor, le second a pour but l’accès à une arme pour contrôler le monde. De même, les hommes de main du comte de Cagliostro sont très proche physiquement de ceux de Muska.

Enfin, il est important de revenir sur le rôle des femmes et leur évolution dans le château de Cagliostro. Tout d’abord en nombre, elles sont inférieures de loin aux hommes. Cependant, cela permet de les mettre en valeur. Tout d’abord Clarisse ressemble beaucoup à Sheeta (du Chateau dans le ciel), de prime abord étant plus effacée, mais qui au fur et à mesure prend confiance en elle. Fujiko est un personnage déjà mature, et même si elle reprend une partie des caractéristiques du personnage développé par Monkey Punch, elle apparaît moins “femme fatale”. Elle est d’un caractère totalement indépendant, et ce fait passé pour une gouvernante auprès de Clarisse par pur intérêt personnel. Elle démontre qu’elle n’a besoin de personne. Elle rappelle par certains côtés l’indépendance du personnage de San, la princesse Mononoké, volontaire, même si le contexte n’est pas du tout le même entre les 2 films.

On a pu le voir, Hayao Miyazaki a répondu présent pour la réalisation de son premier film. D’une œuvre de commande, il a su en faire un film dépendant davantage de choix personnels. Le Château de Cagliostro peut aisément faire office de fondation quant à la filmographie du maître, même si elle se développera par la suite, en reprenant des thématiques autres comme le rapport à la nature.

Monkey Punch a déclaré au sujet du Château de Cagliostro qu’il s’agit d’un “film un peu gamin. Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais fait quelque chose de plus adulte. En fait ce film est totalement ancré dans l’univers de Miyazaki. Mais c’est aussi bien comme ça”.

Romain Fonteneau (octobre 2019)

Sources :
Article Miyazaki Lupin 3 – p. 82-83 – Animeland n°25 – septembre 1996 (auteur : Ilan Nguyên)
Article : “Lupin 3, sans monocle et sans pantalon !” – p.60-61 – Animeland n°207 – décembre 2015 –  janvier 2016 (auteur : Meko).
Article “Le chateau de Cagliostro – Miyazaki the First” – Animeland n°225 – Décembre 2018- février 2019 pp.28-32 (Auteur : Victor Lopez)
Hayao Miyazaki – Cartographie d’un univers (auteurs : Raphael Colson, Gael Régner) / éditeur : les moutons électriques

Y a pas de héros dans ma famille ! (Jo WITEK), éd. Actes Sud Junior

« Avant, Maurice Dambek et Mo s’entendaient super bien. Avant, j’étais heureux, ma vie gambadait légèrement entre le monde de l’école et celui de la maison. A l’école : on se tient bien, on parle comme dans les livres, on entend une mouche voler et il ne faut jamais oublier les « Merci » et les « S’il vous plaît ». A la maison : ça parle fort, ça hurle du dedans et du dehors, ça dit des gros mots. Mais voilà, Hippolyte Castant s’est pointé et tout s’est effondré. Tout à coup, mes deux vies ne se sont plus mélangées. Mo et Maurice Dambek ne pouvaient plus se saquer. Et vu que les deux c’est moi, c’était horrible. A l’occasion d’un exposé pour l’école, Mo change brutalement de regard sur sa famille loufoque : pas un seul héros ? Vraiment que des zéros ? »

Un roman juste et vibrant qui aborde les différences sociales avec intelligence. Dans cette histoire, rien n’est laissé au hasard. Tout est finement raconté : les déceptions, les peines, les envies, le quotidien… Aux côtés des différents personnages, le lecteur apprend à affiner son regard sur les autres. L’écriture est judicieuse : elle amorce une idée, sans jamais affirmer quoi que ce soit. Un livre à mettre entre toutes les mains.

Roman paru en 2017.

À partir de 9-10 ans.

Note : 5 / 5

Le couple d’à côté (S. LAPENA), éd. Presses de la Cité

« Ne vous fiez pas au bonheur de façade… Anne et Marco sont invités à dîner chez leurs voisins. Au dernier moment, la baby-sitter leur fait faux bond. Qu’à cela ne tienne : ils emportent avec eux le babyphone et passeront toutes les demi-heures surveiller le bébé. La soirée s’étire. La dernière fois qu’ils sont allés la voir, Cora dormait à poings fermés. Mais de retour tard dans la nuit, l’impensable s’est produit : le berceau est vide.
Pour la première fois, ce couple apparemment sans histoire voit débarquer la police chez lui. Or, la police ne s’arrête pas aux apparences… Qu’est-ce que l’enquête va bien pouvoir mettre au jour ? »

Un thriller mal ficelé basé sur la désinformation. Tour à tour, l’auteure livre les pensées des différents protagonistes en passant sous silence l’essentiel… et cela, pendant une bonne moitié du livre. L’un des personnages est pourtant « coupable » et le stress d’être démasqué arrive bien tard. Quant au vrai ravisseur, les indices qu’il laisse sont faibles : impossible de remonter jusqu’à lui… pourtant, la fin de l’histoire révèle des erreurs grossières. On se demande comment il a pu tout manigancer seul ? L’enquête est sans doute une excuse pour mettre en valeur la psychologie des personnages mais l’exercice est un échec. Tout est corrompu par les incessants retournements de situations qui saccadent le récit. Une histoire mal pensée mais qui a tout de même le mérite de mettre en valeur une plume efficace.

Roman paru en 2017.

Note : 2 / 5

De pierre et d’os (Bérengère COURNUT), éd. Le Tripode

« Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur. »

Un roman percutant qui plonge le lecteur dans un monde âpre. Tout au long du livre, l’héroïne se retrouve confrontée à la mort : celle de son corps mais aussi celle de son âme. Un quotidien intense et fragile qui va façonner son destin. Aux côtés d’Uqsuralik, on apprend à surmonter les épreuves, à observer, à avancer… Éternels recommencements, les hivers au cœur de l’arctique passent sans jamais se ressembler. Une nature belle et indomptable arpentée par une poignée d’humains… des hommes et des femmes qui se révèlent : parfois impitoyables, souvent généreux et solidaires. De Pierre et d’os est une quête initiatique. Un récit ponctué de chants chamaniques qui racontent le cheminement intérieure d’une jeune femme. Un livre empreint de sagesse et d’élégance qui laisse la part belle à la nature.

Roman paru en 2019.

Note : 5 / 5

Embrasser l’inconnu (Aurélie DELAHAYE), éd. Anne Carrière

« C’est l’histoire d’une révolution intérieure. Ne trouvant pas de sens à son quotidien professionnel et voyant trop de résignation autour d’elle, un beau jour, Aurélie quitte tout : son job, son appartement, Paris, ses amis et sa famille. Elle se lance dans l’aventure pour aider les gens à renouer avec le bonheur et espère ainsi elle-même trouver sa voie. Elle entreprend alors un projet dont elle ne sait pas où il la mène et qui la guidera sur des chemins jusque-là inconnus. Elle voyagera à travers l’Europe, où elle fera sourire des milliers de personnes, puis prendra la route dans un ancien camion de pompier aménagé qui deviendra sa maison neuf mois durant. Jusqu’au jour où, alors qu’elle était partie pour aider les autres, elle trouvera le sens qu’elle avait toujours cherché à son quotidien. Après de longues années d’études, Aurélie Delaye rejoint le monde de l’entreprise et explore de nombreuses voies pour y être heureuse, mais en vain. Alors qu’elle se passionne pour l’improvisation théâtrale, le 1er mars 2015, elle décide de remettre ses rêves au cœur de son existence et fait de sa vie une improvisation en se lançant dans Ordinary Happy Peaple

Un exercice littéraire vivant, rédigé avec beaucoup d’honnêteté… mais qui ne va pas au bout de sa démarche. Au fur et à mesure de son voyage, l’auteure parle des maux de ce monde : la malbouffe, les startups qui font exploser le prix de l’immobilier, l’avion comme source de pollution… Un regard qui s’ouvre progressivement pour arriver à une véritable prise de conscience. Mais comment interpréter les choix de la protagoniste ? Pour concrétiser son projet, elle s’appuie sur l’utilisation des réseaux sociaux (Facebook…) mais aussi l’appel au financement participatif (achat du camion et publication du premier ouvrage). Ces outils sont-ils gages de liberté ou au contraire sont-ils un passage obligé pour gagner en visibilité ? Il aurait été intéressant de développer le propos. Et qu’en est-il de ces gens qui ont motivé son départ ? Sont-ils tristes ou heureux… Peut-on le définir par un simple échange ou par un sourire ? Le récit ne va pas au bout de la réflexion. On est plutôt confronté à une quête intérieure et à un fil conducteur qui se perd au fur et à mesure de la narration. Cet ouvrage est un témoignage écrit à un moment clé de la vie de l’auteure. Les premiers pas d’un écrivain dans un monde qu’elle a du mal à définir. Il s’inscrit parfaitement dans la veine Feel Good Book.

Récit de vie paru en 2019.

Note : 2 / 5

Lettres d’un mauvais élève (Gala GUASTI), éd. Thierry Magnier

« Sept lettres, cris du cœur, cris de rage, d’un élève en difficulté. Vibrant plaidoyer pour les mauvais élèves qui ne trouvent pas leur place dans l’institution. »

Un petit livre écrit à la première personne. Structuré en trois parties, le roman met en évidence les étapes de reconstruction d’un élève qui ne se sent pas à sa place. Le personnage principal accuse, dénonce puis se remet en question. Un apprentissage sur soi-même qui peut être développé en groupe avec des élèves. Un roman fort et très court pour les bons et petits lecteurs.

Roman paru en 2016.

À partir de 13-14 ans.

Note : 5 / 5

La mouche qui arrêta la guerre (Bryndis BJORGVINSDOTTIR, Dorian DANIELSEN), éd. Bayard Jeunesse

« Trois mouches mènent une vie paisible dans une maison jusqu’au jour où les humains (avec qui elles cohabitent) décident d’acheter une tapette électrique. Aspirant à la paix, les trois mouches partent vivre chez des moines au Népal. Mais au cours de leur voyage, elles découvrent que les hommes se font aussi la guerre entre eux. Est-il possible d’agir ? De simples mouches peuvent-elles arrêter les balles des soldats ? »

En se collant sur la lunette de chaque fusil, les mouches neutralisent les armes des hommes. Ensemble, elles parviennent à changer le cours des événements. Un roman simple et original qui aborde un sujet compliqué. La guerre vue par des insectes… eux qui côtoient les hommes depuis des millénaires apportent un regard lucide sur les horreurs de ce monde.

Roman paru en 2016.

À partir de 10 ans.

Note : 4 / 5